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Monastère de Godoncourt
Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

La Kénose du Verbe

il y a 16 heures
6 min de lecture

«Il nous a fallu que Dieu s’incarne  et meure pour que nous revivions»

Saint Grégoire de Naziance.

Discours 45,28.


Le Verbe s’est fait chair. Selon la volonté du Père, du Fils, le Saint Esprit rendit possible l’incarnation, son action permit à la Vierge d’accueillir en elle la divinité du Verbe. Ce dernier constitua par lui-même, à partir de la chair virginale, les prémices de son humanité. Ce processus mystérieux et insondable représente le début de l’incarnation de Jésus-Christ, l’origine de son humiliation assumée :     « Il s’est dépouillé de lui-même, en prenant la condition d’esclave, en devenant semblable aux hommes » ( Philippiens 2,7). Ce mouvement  de dépouillement se nomme « Kénose » (1). En se faisant chair, le Christ Dieu assume la nature humaine, lui confère une existence susceptible d’être sauvée. Son humanité tient son être de sa personne éternelle, de son hypostase divine. (2) Il est Dieu de toute éternité, « en personne » avec le Père et le Saint Esprit. Telles sont les pensées christologiques des Pères de l’Eglise.

Dieu parfait, homme parfait.                                                               

L’humanité du Christ est semblable à celle d’Adam, une nature immortelle et incorruptible avant la chute. Dans la chute, le Dieu parfait embrasse la condition de l’homme corrompu, quoique incomplètement. Il assume alors à travers la situation humaine ce qui est contre-nature, une nature  qui a hérité de la souffrance et de la mort. Il prend sur lui les conséquences du péché « obéissant jusqu’à la mort, la mort sur la croix » ( Philippiens 2, 8), traversant  l’enfer même. « Homme et Dieu » traduit deux natures parfaites et distinctes dans une seule hypostase : une union sans mélange. Une union (3) « sans confusion, ni changement, sans division, ni séparation ». Les deux natures ne sont ni amalgamées, ni détruites dans le principe de l’union hypostatique. De « l’impensable » pour la pensée hellénistique qui ne pouvait accepter la cohabitation de deux principes « parfaits ». 


Quatre siècles de luttes auront été nécessaires pour que «  la folie chrétienne » l’emporte sur la sagesse grecque et couronnent la véracité des propos des Pères du quatrième concile à Chalcédoine.



Deux étapes dans le dépouillement.

- Avant l’incarnation. Le Fils de Dieu accepte de devenir Fils de l’homme. L’incarnation de Dieu ne dénature aucunement notre humanité et sa réalité. Il dépasse notre condition souffrante de l’intérieur, par la puissance que sa nature divine procure au corps. Dans l’épître aux Philippiens (2, 5-11), saint Paul précise que le Verbe de nature divine revêt la condition d’esclave. Ce dénuement est possible en raison de sa qualité « hypostatique » (4) de Fils de Dieu. Selon saint Cyrille d’Alexandrie, lequel prolonge la pensée paulinienne, le Verbe est même devenu l’hypostase de la nature humaine toute entière. Il l’a contient dans sa totalité, sans les passions qui sont les maladies de l’âme. Son impassibilité n’est pas une insensibilité. Il endosse tous les affects de la condition humaine : la faim, la soif, le sommeil, la douleur, la peur de la mort… Tous les besoins du corps sont assumés. Au contraire de l’homme déchu, qui mêle jusqu’à confondre besoin naturel et plaisir, dérapant sans cesse de l’un à l’autre dans l’accoutumance et la recherche du second principe, qui le conduit souvent à la décomposition de son être « moral ». Le Christ, grand médecin des âmes, invite avec amour au retour de la santé spirituelle, dans une plénitude retrouvée. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15, 5).


- Après l’incarnation. Le Verbe se dépouille de la gloire divine dans son séjour sur la terre. Jésus à son Père : «  Et maintenant Toi, Père, glorifie-moi,  de la gloire que j’avais auprès de Toi avant que le monde fût » (Jean 17, 5). Il se dépouille de ses privilèges divins et pourtant à aucun moment, en prenant chair, le Fils de Dieu ne renonce à sa souveraineté, à son omniprésence, à sa conscience divine. Toutes choses qui accentuent la vérité de la kénose.            Dans la Transfiguration, révélation de la Trinité par ailleurs, le Christ  lève justement le voile de la chair et montre sa nature humaine transfigurée par les énergies divines à ses disciples, les préparant à cette vision selon saint Grégoire Palamas... la tradition de l’Eglise orthodoxe ne faisant jamais abstraction de la divinité du Christ quand elle considère son humanité, la plénitude résidant en lui corporellement : « Car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (Colossiens 2, 9). La condescendance caractérise son humanisation volontaire, associée à la faiblesse humaine. Il souffre et vainc la souffrance par la puissance divine contenue dans sa personne divine. Son corps est divinisé dès l’instant de son incarnation. Il s’agit bien d’une divinisation de toutes les opérations et puissances de la nature humaine du Christ en vertu de son union selon l’hypostase avec sa nature divine. Pour le dire autrement, la nature humaine est «  enhypostasiée » par le Verbe divin, divinisée en raison de la divinité de sa personne. La personne divine portant en quelque sorte la nature divine et la nature humaine dans une conjonction parfaite, un « emboîtement » parfait. Cette conception développée par Maxime le confesseur est partagée par d’autres Pères de l’Eglise (5).



La mort sur la croix.

Le Christ, personne divine, le Fils de Dieu, meurt sur la croix. Il a souffert selon l’humanité, demeurant immuable en sa divinité. Il manifeste sa puissance divine par l’intermédiaire du corps. La prière de Gethsémani, appartenant à « l’humanité parfaite », ne fait que traduire l’épouvante de la mort. Ne s’est-il pas profondément attristé à la mort de Lazare ? « Jésus pleura » (Jean 11,35), ce qui nous vaut en français le verset le plus court des Evangiles. Le Christ revêtu des habits de dérision demeure le roi du monde, le créateur du cosmos, le juge eschatologique faisant œuvre de salut. L’Un de la Sainte Trinité, vainqueur de la mort sur le bois de la croix est aussi venu libérer les captifs des enfers. Les souffrances manifestent la kénose et les miracles la nature inchangée de son être, le  dépassement de notre condition déchue, la destruction du péché et enfin la divinisation possible pour tous les hommes. « Et par les deux, les miracles et les souffrances. Il nous a donné la destruction du péché et la grâce de la divinisation » (6).


L’assomption de la nature humaine.

Le Christ accepte volontairement la mort, une mort injuste parce que n’étant pas liée au péché, signifie la libération de la mort. La mort est condamnée, ainsi que la mort de la mort dans le sacrifice du Christ. Le Christ échappe au cycle infernal du plaisir et de la douleur, n’éprouvant ni attrait pour le premier, ni répulsion pour la seconde, ayant répondu négativement aux tentations démoniaques au désert dépeintes dans Matthieu (4,1-11) et Luc 4,1-13). Sur la croix, il écarte les tentations propres à la souffrance et à la mort, léguant aux hommes l’affranchissement du péché ancestral et le dépassement de la mort. Il réunit l’homme à Dieu, les hommes entre eux et les hommes au cosmos, faisant œuvre de grand médiateur


Dans l’Ascension, le Christ ne se sépare pas de son corps humain, il introduit la nature humaine au cœur de la vie divine. La chair est glorifiée, l’humanité peut entrer dans la vie trinitaire et participer aux énergies incréées de Dieu. Le Christ assis à la Droite du Père rend la déification possible. En vérité le Verbe incarné a « vécu » deux états simultanés : il n’a cessé d’être avec le Père dans le « ciel » et il a côtoyé les hommes, vivant parmi eux, dans leur histoire. Il a achevé l’œuvre, en Dieu dans l’éternité immuable, et avec les hommes dans leur déroulé temporel. Cette dynamique ascendante et descendante de la Divinité est également le fondement de toute prière et de tout le mystère qui entoure la liturgie. La dynamique de l’Ascension du Christ est suivie par la descente du Saint Esprit, lequel initie les fidèles à la vie mystique, les faisant participer à la nature divine.    « Toi qui par ton Ascension, as rempli d’une joie indicible les disciples et la Théotokos (7) qui t’as enfanté, nous aussi, rends-nous dignes de la joie de tes élus, par leurs prières, à cause de ta grande miséricorde! »



  1. Kénose du grec « kenôsis », du verbe kénoô : action de vider. En théologie, abaissement, condescendance, humilité, dépouillement, anéantissement.

  2. Hypostase, du grec hypostasis « ce qui est placé au-dessus », « personne ». En Dieu, une seule substance, mais trois personnes, trois hypostases : le Père, le Fils, et le Saint Esprit. L’Hypostase, c’est aussi la manière unique, propre à la personne de porter la substance.

  3. Selon la définition historique du concile de Chalcédoine en 451.

  4. L’humanité du Christ est déifiée selon « l’union hypostatique » et « la communication des idiomes ». L’humanité du Christ est « enhypostasiée » dans le Logos, elle prend réalité et subsistance à l’intérieur d’une personne. « Communication des idiomes » ou « périchorèse » : union des natures humaine et divine dans la personne du Christ, sans modification de la structure ou de l’essence. La nature humaine est déifiée par le contact intime avec la nature divine.

  5. Avant Maxime le confesseur, des Pères comme Irénée, Origène, Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nysse, Grégoire de Naziance,  cyrille d’Alexandrie, Pseudo-Denys et Léonce de Jérusalem.

  6. « Lettre 16 de Maxime le confesseur », citée par Dimitru Staniloae, p.69 in « Théologie Dogmatique Orthodoxe 2 » aux Editions Cerf & Apostolia.

  7.  Théotokos, du grec ancien de « Théos » (Dieu) et « tikto » (engendrer, donner naissance) «  celle qui a enfanté Dieu » ou «  Mère de Dieu ».

 
 
 

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